Quelle sécurité défend-on ? Perspectives féministes sur la militarisation du Canada

Le Canada se réarme dans un contexte international marqué par les conflits armés, les tensions géopolitiques dans l’Arctique, l’incertitude stratégique vis-à-vis des États-Unis et la pression exercée sur les alliés de l’Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) pour augmenter leurs dépenses militaires. Le dernier budget fédéral, présenté par le gouvernement Carney en novembre 2025, marque une hausse majeure des investissements dans le secteur de la défense, dont les effets sur les finances publiques canadiennes sont considérables. Dans un tel contexte, il est non seulement légitime de débattre des montants que le Canada devrait allouer à sa défense, mais il est aussi nécessaire de s’interroger sur la conception de la sécurité qui rend ces choix budgétaires prioritaires et les discours préventifs qui contribuent à les légitimer.

La réorientation financière du Canada s’inscrit dans l’engagement du pays envers la nouvelle cible de l’OTAN, qui vise à porter les dépenses associées aux secteurs de la défense et de la sécurité à 5 % du PIB d’ici 2035. De cette somme, 3,5 % sera consacré à des besoins définis comme « essentiels » sur le plan militaire, dont le soutien aux Forces armées canadiennes et le renforcement de l’industrie de la défense. Justifiées par la nécessité de protéger la souveraineté canadienne et d’augmenter la résilience du pays face aux défis globaux, ces allocations budgétaires de plusieurs milliards de dollars par année reposent sur une définition de la sécurité axée sur la prévention étatique face aux menaces militaires. Mais comme l’a judicieusement questionné la professeure Catherine Viens dans son article récemment publié dans La Presse : la sécurité de qui, et la sécurité de quoi ?

Une lecture féministe de la sécurité permet justement d’aborder ces questions sous un angle plus holistique. Lorsque la sécurité est principalement définie en termes de capacité militaire, comme c’est très souvent le cas, elle relègue d’autres formes d’insécurité au second plan dans le débat public. Certaines approches féministes proposent au contraire une analyse de la sécurité axée sur les expériences quotidiennes (everyday insecurities), remettant ainsi en question les conceptions figées de la sécurité et traditionnellement axées sur les aspects militaires (Manchanda 2001, Wibben 2018). Sous cet angle, la santé, le logement, la lutte contre les violences fondées sur le genre, la sécurité alimentaire, l’aide internationale et la justice climatique, pour ne nommer que ceux-ci, sont eux aussi des aspects essentiels de la « sécurité ». Pourtant, ces domaines ne se voient pas accorder le même degré d’urgence politique que les dépenses militaires dans le plus récent budget.

Dans leur contribution au récent rapport du Women, Peace and Security Network–Canada, Ellen Woodsworth et Tamara Lorincz critiquent cette priorisation militariste saillante dans le dernier budget fédéral. Elles avancent que les dépenses militaires entraînent des coûts d’opportunité importants, chaque dollar consacré à l’expansion de l’appareil militaire étant un dollar qui ne finance pas d’autres politiques publiques susceptibles de réduire directement l’insécurité vécue par la population canadienne. Elles soulignent aussi que la hausse des dépenses militaires canadiennes nuit aux femmes, à la paix et à la sécurité, notamment par le fait qu’elle contribue aux inégalités de genre en bénéficiant à un secteur encore majoritairement masculin.

Face à cette militarisation accrue, le programme Femmes, paix et sécurité (FPS) offre un cadre important pour repenser ce que signifie réellement « prévenir » l’insécurité. Ses quatre piliers, soit la prévention, la protection, la participation, ainsi que le secours et le relèvement, rappellent que l’égalité des genres et la paix sont des objectifs indissociables, qui relèvent d’une responsabilité collective. Dans le contexte canadien actuel, les piliers de la prévention et de la participation apparaissent particulièrement pertinents. Ils invitent notamment à revendiquer une meilleure représentation des femmes aux décisions relatives à la paix et à la sécurité, y compris aux choix budgétaires en matière de défense, et à questionner quelle conception de la prévention guide ces décisions.

Néanmoins, même au sein du programme FPS, cette conception de la prévention demeure ambivalente. Comme le montre Laura J. Shepherd (2020), le pilier de la prévention est traversé par des logiques qui peuvent être contradictoires : une logique de paix, une logique de militarisme et une logique de sécurité. Ainsi, même lorsqu’elle est présentée comme une alternative à la guerre, la prévention peut être interprétée dans une logique sécuritaire centrée sur l’anticipation des menaces et le renforcement des capacités militaires. De telle sorte, un discours orienté vers la prévention afin d’assurer la « sécurité » et la paix peut parfois paradoxalement contribuer à promouvoir davantage de militarisation.

L’apport de Shepherd met en lumière la possibilité de reconstruire le pilier de la prévention au sein de l’agenda FPS autrement qu’à travers des logiques sécuritaires et militarisées, et invite à déconstruire la notion même de sécurité à partir de perspectives queer, féministes et décoloniales. Appliquée au contexte canadien, son analyse invite à demander si la prévention sert réellement à réduire les causes profondes de l’insécurité ou si elle contribue plutôt à légitimer une expansion de l’appareil militaire, et à questionner la façon même dont cette sécurité est définie dans un premier temps.

Somme toute, il ne s'agit pas forcément de nier l’évolution des dynamiques géopolitiques auxquelles le Canada doit s’adapter, mais de refuser que les questions militaires monopolisent la définition de la sécurité sur laquelle reposent des décisions gouvernementales aussi conséquentes. Le programme FPS et les perspectives féministes proposent des réflexions pertinentes pour repenser la sécurité et la logique préventive militariste qui lui est souvent associée, afin de rendre la paix et la sécurité « quotidienne » possibles. Au-delà des armes, défendre le Canada devrait aussi signifier soutenir les conditions sociales, économiques, politiques ou encore environnementales qui permettent à sa population de vivre en sécurité.


  • Rita Manchanda. (2001). Redefining and Feminising Security: Making a Difference in Security Policies. Economic and Political Weekly, 36(43), 4100–4107.

  • Shepherd, L. J. (2020). The paradox of prevention in the Women, Peace and Security agenda. European Journal of International Security, 5(3), 315–331. doi:10.1017/eis.2020.15

  • Wibben, Annick TR. (2018). Why we need to study (US) militarism: A critical feminist lens. Security Dialogue, 49(1-2), 136–148. doi:10.1177/0967010617742006.

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